Avec son patrimoine médiéval magnifiquement conservé, sa douce effervescence et sa gastronomie, la capitale de l’Empordá pourrait revendiquer le titre de plus belle ville d’Espagne. Ça tombe bien, nous y avons posé nos valises le temps d’un week-end…

© JC Milhet

Parmi les nombreuses crapuleries que le Covid nous aura laissées en héritage, la disparition de l’escalier qui mène à la fesse de la lionne de Gérone n’est pas la moindre. Pendant des décennies, la tradition invitait le visiteur à grimper les marches pour embrasser le séant du félin. En récompense de ce câlin, il recevait la promesse de revenir un jour à Gérone. En 2022, pour des raisons microbiennes, l’escalier a été purement et simplement retiré. Drame, blasphème, outrage ! Certes, la lionne trône toujours à l’entrée de la vieille ville, mais désormais il est impossible de baiser sa croupe. Qu’à cela ne tienne, câlin ou pas, nous reviendrons à Gérone, promis. Tout simplement parce que cette cité de quelque 100 000 habitants, fière capitale de l’Empordá, tout à l’ouest des Pyrénées versant sud, est une merveille que l’on a bien du mal à quitter à l’issue d’un week-end culturel, gastronomique et festif passé entre les ruelles médiévales et les quartiers plus récents où bat le cœur de la vie étudiante.


Lorsqu’on enjambe la rivière Onyar, qui sépare la partie contemporaine de la vieille ville, le charme opère immédiatement, d’autant plus si on a la chance de visiter Gérone dans les pas d’Anna Massot. Passionnée d’histoire de l’art, la guide connaît la cité dans ses moindres recoins. Dans un même élan amoureux, elle vous mène du pont Sant Feliu à la passerelle Eiffel, “dont le coût de construction, en 1877, s’est élevé à 22 500 pesetas, soit l’équivalent de 140 euros” ; de la rambla “tracée sur la rivière asséchée”, à l’authentique Voie Auguste “qui, à l’époque romaine, reliait Rome à Cadix” ; des Bains arabes, “dans un état de conservation incroyable, couverts d’un plafond en pierre volcanique de la Garrotxa”, aux sinueuses ruelles du quartier juif. “Au début des années 1990, l’ancien maire Joaquim Nadal a lancé un vaste programme de rénovation des quartiers anciens. Les façades colorées sur l’Onyar datent de cette époque”, explique Anna. Grâce à l’action politique et à l’implication des habitants, Gérone est devenue un véritable joyau. Sa visite est un délice, surtout en automne, en hiver et au début du printemps, les périodes les plus propices pour explorer ses trésors architecturaux, à commencer par son incroyable patrimoine médiéval qui servit de décor à la saga “Game of Thrones”. Des rives de l’Onyar au sommet de la ville, Anna Massot en dévoile les éléments les plus marquants : la basilique Sant Feliu où repose le tombeau de Sant Narcis, patron de la ville (lire encadré p. 68), l’église Sant Nicolau transformée en galerie d’art contemporain, ou le magnifique monastère de Sant Pere de Galligants, avec ses pierres calcaires incrustées de fossiles, qui abrite aujourd’hui le Musée d’archéologie. Mais à Gérone, le plus beau des joyaux se trouve au sommet de la ville, au bout de quatre-vingt-dix marches vertigineuses. En fin de journée, lorsque le soleil inonde sa façade calcaire, la monumentale cathédrale Santa María exhibe sa splendeur. “Sa construction s’est étirée du xie au xviiie siècle. On trouve donc à la fois des éléments gothiques comme le cloître (doté de superbes chapiteaux ornés) ou la tour Charlemagne, et des éléments baroques. Santa María possède la plus large voûte gothique du monde : vingt-trois mètres sans la moindre colonne !” détaille Anna. La cathédrale abrite également un musée qui, à lui seul, justifie une visite à Gérone. Dans une scénographie remarquable, on y admire le livre de l’Apocalypse, daté de 975, une collection de vitraux uniques, dont les plus anciens remontent au xiiie siècle, et le sublime Tapis de la Création, une broderie de lin datant de plus de 1 000 ans qui n’a rien à envier à la Tapisserie de Bayeux.

Pour reprendre des forces après la visite de la cathédrale, rien de tel qu’un xuixo, fierté pâtissière géronaise farcie de crème, frite et recouverte de sucre cristallisé. “Le matin ou au goûter, c’est toujours l’heure du xuixo”, sourit notre guide en pénétrant dans le cœur du quartier juif, Call Jueu, sans doute le mieux conservé d’Europe, avec son urbanisme arabesque, ses maisons de pierre et ses patios intérieurs. “Lors du pogrom de 1391, la plupart des habitants ont été tués ou sont partis au Maroc, en Algérie ou en Italie. Il n’est resté que vingt-six familles qui se sont converties au catholicisme”, raconte Anna. Aujourd’hui, les rues escarpées du Call Jueu sont le théâtre d’une vive activité commerçante. Dans ce labyrinthe, cafés et restaurants alternent avec de coquettes boutiques artisanales et d’autres dédiées à la petite reine. Depuis une vingtaine d’années, la capitale de l’Empordá est en effet devenue la capitale… de la bicyclette, et ce grâce à l’illustre et non moins controversé Lance Armstrong. Avant que les scandales de dopage le rattrapent, le cycliste américain avait élu domicile au numéro 4 de la carrer Força. Dans son sillage, de nombreux cyclistes professionnels se sont installés, ouvrant des magasins aux quatre coins de la ville. “Les conditions d’entraînement sont idéales. Les hivers sont doux, il y a des routes de montagne et la mer à proximité”, explique David Mateu. Avec son ami Javier Garcia, il a ouvert une échoppe dans un ancien théâtre qui tombait en ruine. Rénové dans les règles de l’art, le Velodrom est une petite merveille. On y vient pour boire un café, se ravitailler avant de pédaler, ou acheter une bécane dernier cri. “Des cyclistes du monde entier séjournent à Gérone. La filière vélo pèse dans l’économie locale. C’est un atout de plus pour notre ville”, considère David Mateu.
La gastronomie est sans conteste un autre point fort. À la nuit tombante, après une ultime promenade sur les remparts, les estomacs crient famine. Un peu partout, sur la plaça de la Independència – n’oublions pas que Gérone est la ville de Carles Puigdemont, le président de la Generalitat en exil – comme dans les ruelles de la vieille ville, les terrasses, les bars et les restaurants se remplissent de familles et d’étudiants – l’université en recense quelque 16 000. Dans la capitale de l’Empordá, il y en a pour tous les goûts et tous les budgets. Les plus gourmets et fortunés goûteront la cuisine des frères Roca au Celler de Can Roca, leur restaurant triplement étoilé (réservation impérative plusieurs mois à l’avance), ou au plus abordable Normal, sur la plaça de l’Oli. Les autres se tourneront vers la multitude de petites adresses gourmandes dont la ville regorge, à l’image du Bèstia. Derrière les grandes baies vitrées qui s’ouvrent sur la plaça Bell-Lloc, Martin Sabbatini y est à la manœuvre. Ancien architecte, l’Argentin a quitté Barcelone pour Gérone il y a trois ans. “Après la crise du Covid, j’ai ressenti un besoin d’air et de changement. Pendant des mois, j’ai travaillé mes plats dans l’idée d’apporter ma touche de modernité à la cuisine catalane”, dit-il en débouchant un effervescent qui contient “des traces de raisin, d’illusion, d’amour, de bonne humeur et d’amitié”. “Pour nous autres Argentins, le vin est sacré”, poursuit-il tandis qu’un tartare de thon rouge sur une crème de sésame au wasabi s’invite sur la table. S’en suit un poireau braisé sur une mer de burrata à la pistache, puis un croissant garni de joue de porc effilochée. Au troisième tapas, les panses sont pleines. Mais qu’importe. À Gérone, les nuits sont longues. Et, pour digérer les agapes catalanes, il restera toujours quelques ruelles escarpées à gravir.

Le saviez-vous?

Sa majesté des mouches

  1. En pleine croisade contre Pierre III d’Aragon,
Philippe le Hardi assiège Gérone. Réfugiés derrière les remparts, les Géronais opposent une résistance farouche. L’armée française se replie autour de la basilique Sant Feliu et, dans un élan de rage, profane la sépulture de Sant Narcis. Mais lorsque le tombeau est ouvert, des centaines de mouches s’échappent des narines de l’Evêque de Jérusalem et attaquent les soldats. Depuis, la mouche est l’emblème de Gérone et Sant Narcis son patron. Autour du 29 octobre, la ville célèbre son protecteur au rythme de concerts, sardanes, parades de Capgrossos (pantins), correfocs (feux d’artifice) et autres castellers (pyramides humaines).

Guide pratique

y aller 

Époque idéale : au printemps et en automne, pour éviter les foules de l’été. Durée conseillée : 2 ou 3 jours.
Accès : Depuis Toulouse, prendre l’A61 jusqu’à Narbonne, puis l’A9 en direction de l’Espagne.
Continuer sur l’AP-7 jusqu’à Gérone.
girona.cat/turisme
catalunyaturisme.cat

À voir, à faire

Parc de la Devesa
Pour trouver repos et fraîcheur, direction la Devesa, le plus grand parc urbain de Catalogne : 2 500 platanes sur 40 hectares.

Musée d’histoire juive
Carrer de la Força, 8.
Tél. : (0034) 972 216 761.

Casa Masó
La maison de Rafael Masó : une plongée dans l’univers du chantre du noucentisme.
Carrer Ballesteries, 29.
Tél. : (0034) 972 413 989.

Musée d’archéologie de Catalogne
Monastère de Sant Pere de Galligants, Carrer de Santa Llúcia, 8.
Tél. : (0034) 972 20 26 32.
macgirona.cat

Cathédrale Santa María
Le billet comprend aussi la visite de la basilique Sant Feliu.
Tél. : (0034) 972 427 189.
catedraldegirona.cat

Velodrom de Girona
Carrer de l’Argenteria, 9.
velodrom.cc

Girona, temps de flors
En mai, durant une semaine, la ville se couvre de fleurs. Magique.
gironatempsdeflors.cat

Où manger ? Où dormir ?

Bèstia
Plaça Bell-Lloc, 4.
Tél. : (0034) 676 319 403.

Normal restaurant
Plaça de l’Oli, 1.
Tél. : (0034) 972 436 383.

Vintages
Carrer de la Cort Reial.
Tél. : (0034) 972 206 326.

Casa Cundaro
Un petit hôtel dans une maison traditionnelle du quartier juif, avec patio.
Pujada Catedral, 7.
Tél. : (0034) 972 200 932.
casacundaro.com