Monter à bord du Canfranero est une expérience inoubliable. Après rénovation, la ligne centenaire vient d’être réouverte entre Canfranc et Saragosse. Un voyage au cœur des montagnes et une plongée dans l’histoire des lieux.

Monter à bord du Canfranero est une expérience inoubliable. Après rénovation, la ligne centenaire vient d’être réouverte entre Canfranc et Saragosse. Un voyage au cœur des montagnes et une plongée dans l’histoire des lieux.

Texte : Bénédicte Boucays / Photos : JC Milhet

Il est 19 h 34 quand notre train s’arrête au milieu de la pampa. On hésite presque à descendre sur le quai désert, planté au milieu des oliviers. C’est en apercevant les Mallos de Riglos que l’on comprend pourquoi certains voyageurs ont le nez collé à la vitre. Les monolithes de 300 mètres, baignés des dernières lueurs dorées du soleil, semblent presque irréels. L’éclairage de l’église adossée au massif rocheux accentue encore l’impression d’être au beau milieu de l’Ouest américain, dans une miniature de Monument Valley. On ne peut rêver plus beau spectacle en cette fin de journée sur la ligne de train récemment rénovée entre Saragosse et Canfranc, que l’on appelle toujours de ce côté de la frontière « el Canfranero ».

En Aragon, cette ligne est une fierté. Une ligne d’histoire et de mémoire qui relie la plaine à la montagne, la ville à la campagne, l’Espagne à la France, les habitants des deux côtés de la frontière à leur histoire commune. Comme celle d’Isabelle Macias, dont la famille est partagée entre Pau et Saragosse. Aujourd’hui, elle a pris le 6 h 57 dans la capitale aragonaise avec ses enfants. « C’est le voyage du dimanche. Ça faisait 40 ans que je n’étais pas montée dans ce train ! Quand j’étais petite, on passait un Noël sur deux chez les cousins palois. La ligne s’arrêtait à Canfranc. On dormait dans l’ancien hôtel, en attendant de traverser en bus le Somport enneigé. Un périple ! », confie-t-elle émue.

Le hall monumental de l'ancienne gare internationale de Canfranc, reconvertie en hôtel de luxe. © JC Milhet
Le quai de la gare de Riglos avec les Mallos en arrière-plan. © JC Milhet

Une ligne d’histoire et de mémoire

L’histoire du Canfranero remonte aux années 1920, lorsque la France et l’Espagne relient leurs réseaux pour créer un grand axe pyrénéen. La gare internationale est inaugurée en 1929 par le Président français Gaston Doumergue et le roi Alphonse XIII. Dès lors, les trains circulent entre les deux pays, reliant Saragosse à Pau. Sur l’un des feuillets touristiques de l’époque conservé par José Luis Dominguez, un des conducteurs du Canfranero et collectionneur, on peut voir les Mallos dessinés sur la couverture et les horaires du train au départ de la gare Saint-Lazare à Paris. Il existait donc un Paris-Canfranc il y a presque 100 ans !

La ligne fonctionna jusqu’au grave accident survenu en 1970 côté français, entraînant la fermeture du tunnel et du service international. Néanmoins, le trafic ne fut jamais interrompu sur le versant sud, hormis pendant la guerre civile (1936-1939) et ces deux dernières années, pour les travaux de rénovation. Le gouvernement espagnol a investi 160 millions d’euros pour moderniser et sécuriser la ligne. Les passagers gagnent une demi-heure entre Huesca et Canfranc. Ces investissements représentent une étape clé dans la volonté de reprise du trafic international entre la France et l’Espagne. Depuis les années 1980, associations et élus militent des deux côtés de la frontière pour sa réouverture dans une zone souvent saturée par le passage des poids lourds. Le président du Conseil régional d’Aquitaine, Alain Rousset, envisage l’éventuelle reprise du trafic d’ici au début des années 2030. Son vœu serait également d’inscrire les ouvrages d’art de la ligne, viaducs et tunnels, au patrimoine mondial de l’Unesco.

Le quai de la gare de Riglos avec les Mallos en arrière-plan. © JC Milhet
Le hall monumental de l’ancienne gare internationale de Canfranc, reconvertie en hôtel de luxe. © JC Milhet

Un patrimoine incroyable

« C’est une expérience pour les passagers, mais aussi pour nous les conducteurs. On roule au cœur de la nature, on traverse des villages médiévaux et des paysages grandioses comme les Riglos, c’est un voyage dans le temps », se réjouit José Luis Dominguez, également formateur. Le tracé du Canfranero remonte à la fin du XIXe siècle. Il compte 29 tunnels et 12 viaducs. Sa vitesse ne dépasse pas les 100 km/h. Dans la zone la plus montagneuse, notre train roule même à 60 km/h. « La partie la plus impressionnante se situe entre Castillo Pueblo et la gare internationale, au moment du traza de caracol (« route en escargot »). La voie en spirale permet de franchir 60 mètres de dénivelé en moins de 3 kilomètres », ajoute le machiniste.

Alors pour débuter cette expérience en beauté, le plus spectaculaire est de partir de la gare internationale. Avant de monter dans le train moderne qui roule au diesel, la traversée du hall de l’ancienne gare entièrement rénovée et reconvertie en hôtel de luxe est inoubliable. Son plafond en bois fait penser à une immense coque de navire. Le bâtiment de 241 mètres de long, à 1 200 mètres d’altitude, est un bijou architectural Art déco.

Le restaurant étoilé de l'hôtel Royal Hideaway Canfranc, avec vue sur les wagons historiques. © JC Milhet
Le restaurant étoilé de l’hôtel Royal Hideaway Canfranc, avec vue sur les wagons historiques. © JC Milhet

Une fois installés dans l’un des trois wagons, on reste bouche bée. Le train roule à flanc de falaise, parfois au-dessus du vide, traversant une multitude de tunnels, longeant des gares désaffectées avant d’emprunter un pont métallique. Au détour d’une courbe, on devine les deux pointes du sommet de l’Ossau. À Jaca, on quitte les escarpements rocheux pour la plaine et la forêt aux couleurs automnales. Cette petite ville est l’une des pépites du Canfranero. Niché dans le cloître de sa cathédrale, le Musée diocésain abrite des fresques murales d’une grande beauté. Sans parler de la citadelle en forme d’étoile dont il faut parcourir le chemin de ronde. L’autre pépite est le village de Riglos, à une heure de Jaca. Il ne faut pas hésiter à y passer la nuit, pour s’émerveiller du lever du soleil sur les Mallos et voir les premiers grimpeurs escalader ses « patates » (rochers ronds) sous le nez des rapaces !

Wagon Coche Butacas de l'Expreso de Canfranc, l'élégance des années 1930. © JC Milhet
Wagon Coche Butacas de l’Expreso de Canfranc, l’élégance des années 1930. © JC Milhet

En début de soirée, nous retrouvons Marta, croisée sur le sentier dans l’après-midi, sur le quai. Elle attend le train de 19 h 55, comme nous, en direction de Huesca. « Quand le train s’est arrêté, ce matin, j’étais surprise qu’il puisse y avoir une gare ici ! », s’exclame l’étudiante. Une fois reparti, le Canfranero file à grande vitesse au milieu de plateaux arides. Sur la gauche, on aperçoit les monolithes majestueux du Salto de Roldán, au sommet de la Peña de San Miguel. Arrivés à Huesca, on grimpe les 188 marches du clocher de la cathédrale gothique. Là-haut, la vue à 360° sur la ville et le paysage de plaines et de sierras est à couper le souffle.

Sur le chemin du retour, nous décidons de descendre à Jaca pour monter dans L’Expreso de Canfranc, le train historique et touristique. Ses wagons verts et ses sièges rouges en cuir rappellent le raffinement du début du siècle dernier. Octogénaires, Arturo et Pilar font partie du voyage. La dernière fois qu’ils ont parcouru ce trajet, ils avaient 16 ans. Aujourd’hui toute la famille, enfants et petits-enfants, est réunie pour vivre cette aventure jusqu’à Canfranc. Avant chaque gare, le sifflet de L’Expreso retentit pour annoncer l’arrivée du train rutilant vert et jaune. Mais rien ne semble perturber Arturo et Pilar, absorbés par le paysage et par leurs souvenirs…

La Confitería Echeto à Jaca, fondée en 1890, spécialité de caramelos Besitos. © JC Milhet
La Confitería Echeto à Jaca, fondée en 1890, spécialité de caramelos Besitos. © JC Milhet

Le guide pratique

Le train

Deux allers-retours sont assurés quotidiennement entre Canfranc et Saragosse. La durée du trajet est de 3 heures et 45 minutes. Billet aller à partir de 16,90 €.

Où déjeuner, où dîner ?

Refuge de Riglos — À l’entrée du village, terrasse ensoleillée pour grimpeurs et randonneurs. Plat du jour, viande et poisson à partir de 17 €, platos combinados à partir de 11 €, hamburger maison à 10 €. Dortoirs et chambre double à partir de 24 € par personne. refugioderiglos.es

La Estrella — Bar à tapas mythique dans le centre ancien de Huesca, concerts et tapas à partir de 6,50 €, verre de vin à 2,50 €. Calle Zarandia, Huesca.

Où dormir ?

Hôtel Ciudad de Jaca — Petit hôtel de charme dans le vieux quartier historique, chambre double à partir de 65 €. Calle Sancho Ramírez, 15, Jaca. hotelciudaddejaca.es

Hôtel Pedro I de Aragón — Près du parc Miguel Servet, chambres spacieuses à partir de 80 € pour deux personnes. Calle del Parque, 34, Huesca. hotelpedroidearagon.com

À voir, à faire

Confitería Echeto — Confiseur chocolatier depuis 1890, spécialité caja de lacitos, 40 € le kilo. Plaza de la Catedral, 5, Jaca. confiteriaecheto.es

La citadelle de Jaca — Fortification pentagonale, chemin de ronde et vue sur les montagnes. Entrée 5 €. ciudadeladejaca.es

Le Musée diocésain de Jaca — Fresques murales romanes exceptionnelles, dont celles de la basilique de Bagüés. Entrée 6 €. museodiocesanodejaca.es

La cathédrale de Huesca — Vue panoramique à 360° depuis la tour. Entrée 4 €. huescaturismo.com

Le chemin circulaire des Mallos de Riglos — Boucle de deux heures tracée depuis le village.

L’Expreso de Canfranc — Train historique entre Jaca et Canfranc, mercredi au dimanche, trois allers-retours par jour. Durée 35 minutes, prix moyen 17 €.