Depuis le printemps, ni vapeur ni odeur ne s’échappent plus de la cheminée de l’usine Fibre Excellence, à Saint-Gaudens. Après des mois de lutte pour sauver l’ultime industrie du Comminges, ses 256 salariés retrouveraient cet automne le chemin de leur usine. Nous les avons rencontrés durant cette longue parenthèse. Portraits.
Depuis le printemps, ni vapeur ni odeur ne s’échappent plus de la cheminée de l’usine Fibre Excellence. L’ordre des choses s’est rompu.
Texte : Johanna Decorse / Photos : Frédéric Scheiber


« Ça ne fume pas, ça ne va pas », commentent de vieux Saint-Gaudinois. Suite au placement en redressement judiciaire du groupe Fibre Excellence fin avril, les deux dernières usines françaises de pâte à papier marchande de Tarascon, dans les Bouches-du-Rhône, et de Saint-Gaudens, en Haute-Garonne, sont à l’arrêt. Il y a plusieurs années déjà, le piémont pyrénéen a perdu deux grands fleurons industriels : l’usine d’électrométallurgie de Pechiney à Marignac en 2002, et l’héritage du gaz et du pétrole de Saint-Marcet, avec la fermeture du site Elf de Boussens en 1996. Mobilisés depuis des mois pour tenter de sauver l’ultime industrie du Comminges, les salariés de la Cellulose ont accueilli avec colère, certains avec des larmes, la liquidation judiciaire du site tarasconnais prononcée le 29 juillet par le tribunal de commerce de Toulouse.
Leur sort à eux n’est pas scellé. L’intervention du géant alsacien Soprema pourrait permettre à la cheminée de Saint-Gaudens de fumer de nouveau. Après des mois entre inquiétude, espoir, lutte et attente interminable, ses 256 salariés retrouveraient alors cet automne le chemin de leur usine. Nous les avons rencontrés durant cette longue parenthèse. Portraits.


Enfant du Comminges, Nicolas Bruel est né à Saint-Gaudens, a grandi à Montréjeau et habite aujourd’hui à Pointis-de-Rivière. Quand il a poussé les portes de l’usine en janvier 2018 après un bac pro pilotage des systèmes de production automatisée, elle appartenait encore au Canadien Tembec. Depuis, il est « au cœur de la machine ». Selon ses horaires en trois-huit, il conduit trois postes différents : à « la cuisson », étape qui permet de séparer les fibres de cellulose maintenues entre elles par la lignine, sorte de colle du bois, au blanchiment de la pâte kraft ainsi obtenue et aux « produits chimiques » qui entrent dans le processus de fabrication.

À 39 ans, Nicolas Bruel incarne aussi la relève de Sébastien Oustric, ancien délégué CGT parti fin juillet en préretraite anticipée liée à l’amiante. Représentant du personnel depuis quatre ans, ce « rebelle » à la voix qui porte a trouvé dans le combat de ces derniers mois pour le sauvetage de l’usine « la meilleure formation possible » à une carrière syndicale. « Il a fallu aller au carton, gérer la prise de parole, rédiger les tracts, partir jusqu’à Paris pour rencontrer le ministre de l’Industrie et défendre les emplois », raconte ce père de deux enfants, conscient de devoir son confort de vie à la « Cellulose ». Elle est à ses yeux la seule « garantie » pour conserver son « paradis » du Comminges, au pied des montagnes.

Pour Fabienne Cendres, la « Cellulose » c’est d’abord un souvenir d’enfance. Un « repère » sur la route des vacances. Quand elle distinguait, venant de Toulouse, la cheminée de l’usine depuis la voiture, elle savait qu’elle n’était plus très loin de la maison de sa grand-mère, à Sauveterre-de-Comminges. Elle a retrouvé ce paysage familier il y a une décennie, après avoir tenu pendant huit ans un restaurant-traiteur dans le Tarn-et-Garonne. Son retour dans le Comminges s’est accompagné d’une reconversion dans le métier d’acheteuse, d’abord au sein d’une PME du Fousseret dans le secteur pharmaceutique et, depuis 2024, chez Fibre Excellence. Son service gère les approvisionnements en pièces et en prestations de sous-traitance ou de conseil.
« Mettre un pied dans cette usine emblématique, c’était une sorte de rêve. Elle m’a toujours attirée et je suis fière d’y travailler. Il y a tant de métiers ici, et derrière, tout un écosystème économique, industriel et même agricole », explique Fabienne Cendres. Dès son arrivée, cette cadre de 45 ans a poussé la démarche en formalisant plusieurs partenariats pour valoriser les stocks de carbonate de calcium issus de la production de pâte à papier. Ils alimentent aujourd’hui la cimenterie Lafarge et sont utilisés par des agriculteurs locaux comme amendement pour régénérer leurs terres.

Le sort de Fibre Excellence a d’abord été entre les mains de l’homme d’affaires Matthieu Pigasse et de sa holding Combat. Mais son offre de reprise, déposée en juin et conditionnée à plusieurs engagements financiers auxquels l’État n’a pas consenti, a été écartée fin juillet par le tribunal de commerce de Toulouse. Au même moment, celui-ci accordait à Soprema, repreneur potentiel de dernière minute intéressé par le seul site de Saint-Gaudens, un délai d’un mois, jusqu’au 24 août, pour déposer sa proposition. Ce groupe familial alsacien, né en 1908 et spécialisé dans les solutions d’étanchéité, de couverture et d’isolation, a versé 2 millions d’euros de consignation en gage de son sérieux. À la tête de 13 000 collaborateurs et 145 usines dans le monde, pour un chiffre d’affaires de 5 milliards d’euros, l’industriel a trouvé les arguments pour convaincre le producteur d’emballages belge VPK, Engie, la Région Occitanie et le Département de Haute-Garonne de participer à son projet. Celui-ci sera examiné le 8 septembre prochain par le tribunal de commerce.


Entré à la « Cellulose » en 1996 comme manœuvre à l’âge de 23 ans, Sébastien Oustric l’a quittée le 31 juillet dernier avec quelques années d’avance en raison d’une exposition à l’amiante. Son père avant lui, travaillait au parc à bois de l’usine de pâte à papier. Passé par la « régénération » où les résidus de bois issus de la production sont valorisés en énergie, le poste de garde et dernièrement le laboratoire de contrôle, cet ancien rompu aux trois-huit, six jours de travail suivis de quatre jours de repos, a aussi porté les couleurs de la CGT en tant que délégué syndical.

Son dernier combat aura été le plus marquant. « J’ai vu venir le creux de la vague à la mise en place de l’activité partielle à l’automne 2025, suite à l’effondrement du marché de la pâte à papier durant l’été. Lors d’un comité de groupe, on a ensuite appris que l’on perdait beaucoup d’argent. À l’annonce d’un possible placement en redressement judiciaire, on a pris un coup de massue… ça nous a décidé à bouger », retrace le syndicaliste. D’un naturel discret, peu enclin à se retrouver sur le devant de la scène, Sébastien Oustric s’est formé auprès de la fédération Filpac pour « apprendre à parler aux médias et à respirer pour retrouver le fil ». Il n’a pas l’aisance de son épouse, Magali Gasto-Oustric, présidente de la Communauté de communes Cœur et Coteaux du Comminges.
De ses derniers moments dans l’usine il retient silence, inhabituel, assourdissant, après ces années bercées par le bruit de la chaudière et le ballet des camions. La pêche, la chasse au sanglier en montagne, les moments passés auprès de son fils qui vient de se lancer dans l’élevage de brebis, remplissent désormais son quotidien. Mais Sébastien Oustric n’a pas oublié sa « deuxième famille » et reste secrétaire général du syndicat local CGT Filpac Fibre Excellence.

Julie et Clément Taillebresse se sont mariés en mai 2026. Ils étaient alors en pleine incertitude quant à leur avenir professionnel, elle comme responsable des expéditions chez Fibre Excellence, lui comme opérateur en ligne de fibres. Depuis leur rencontre, lors d’une fête organisée par des collègues, la famille recomposée qu’ils forment avec leurs quatre enfants dépend entièrement de l’usine. « Elle nous nourrit et nous fait vivre au quotidien », résume Julie. Originaire du Nord, cette néo-Commingeoise qui a toujours travaillé dans l’industrie, a manifesté pour la première fois de sa vie à Saint-Gaudens pour défendre le papetier et ses emplois. En tenue et gilet jaune.

Confiant de nature, Clément a tempéré ses craintes. Impliqué également dans l’usine comme équipier premiers secours, l’opérateur explique n’avoir jamais vraiment douté. Les secousses ont été plus fortes pour sa compagne qui a réalisé au fil de leur vie à deux le poids de Fibre Excellence dans l’économie locale. « Des transporteurs viennent depuis quarante ans chercher la pâte à papier à l’usine. Elle les fait vivre, eux aussi. Beaucoup de gens ici dépendent de nous et on les a mis en danger. C’est très dur de se détacher de ça… »


« Quand on a appris en janvier 2026 que l’usine pouvait être liquidée, on s’est regardés tous les trois pendant une heure dans le blanc des yeux. On ne savait plus quoi se dire. Depuis ce jour, on n’est plus les mêmes ». Avec Sébastien Oustric et Nicolas Bruel, Cédric Byé forme le trio syndical qui a mené la lutte pour sauver Fibre Excellence. Il est entré à l’usine en novembre 2007 comme opérateur régénération, étape du process industriel qui valorise en énergie les résidus générés par la production de pâte à papier et permet à l’usine d’assurer ses besoins en électricité et de revendre son surplus à l’État. À 46 ans, il est aujourd’hui contremaître et à la tête d’une équipe de sept personnes.
Plutôt introverti, ce quadragénaire a appris à « dominer » sa timidité « en prenant des responsabilités » d’abord au sein du club de tennis et du comité des fêtes de Saint-Marcet, puis comme conseiller municipal et, depuis avril, secrétaire du CSE de Fibre Excellence. Se retrouver devant les conseillers d’Emmanuel Macron ou de Sébastien Lecornu pour présenter le projet de diversification indispensable à la pérennité de l’usine, il ne s’en croyait pas capable. « Maintenant, je sais que je peux. Ce combat syndical a marqué un tournant. Il m’aidera dans les décisions à venir », assure Cédric Byé, qui ne cache plus son envie de devenir maire de son village.
Après avoir envisagé une carrière de professeur de tennis, l’un de ses trois enfants, Jean-Baptiste, 23 ans, marche dans les pas de son père depuis février 2023. Opérateur régénération, il a assisté à la transformation paternelle jusque dans les médias ou au micro, devant les salariés, un brin inquiet de le voir s’exposer autant. Jour après jour, il a appris à « garder espoir », et compris l’importance du collectif dans la lutte sociale.


Après un début de carrière dans le BTP, puis comme assistante administrative au sein d’une entreprise de 25 salariés spécialisée dans le triage de câbles, Mélanie Ribeyre se destinait à être chauffeur poids lourds. Un appel de Fibre Excellence en septembre 2024, alors qu’elle passait son permis, l’a faite changer de trajectoire. Aujourd’hui secrétaire technique de la ligne de fibres, cette Saint-Gaudinoise de 39 ans, seule femme de son service, gère l’approvisionnement et le suivi des stocks de produits chimiques. Son compagnon, métrologue, travaille aussi chez l’industriel.

Amoureuse des Pyrénées et du spectacle des montagnes, Mélanie Ribeyre sort aussitôt son téléphone si l’on questionne la place de l’usine dans le paysage. Depuis son bureau à la vue imprenable ou depuis le poste de garde, elle a pris l’habitude de la photographier, surtout les beaux matins, dans un lever de soleil. Son attachement au lieu tient beaucoup à ceux qui y travaillent, ses collègues. « Ce sont des génies au savoir-faire précieux en chimie comme en mécanique, explique-t-elle. J’ai pas mal de cordes à mon arc, je pourrai toujours rebondir. C’est différent pour un opérateur de ligne de fibres qui a fait toute sa carrière ici et dont le métier ne ressemble à aucun autre. »
